"Les enjeux de la lutte contre les inégalités face au cancer sont immenses mais le modèle des CLCC comme le Centre Léon Bérard peut être l'une des solutions" l'interview de Jean-Yves Blay

jean-yves-blay-centre-leon-berard

Comment s'organise la lutte contre le cancer à l'échelle mondiale et européenne ? Quels grands défis nous attendent d'ici 2050 ? A l'occasion du 4 février, nous sommes allés à la rencontre de Jean-Yves Blay, directeur du Centre Léon Bérard et directeur de la fédération hospitalière Unicancer, pour comprendre les grands enjeux de la lutte contre le cancer de demain.

"Les enjeux de la lutte contre les inégalités face au cancer sont immenses mais le modèle des CLCC comme le Centre Léon Bérard peut être l'une des solutions" l'interview de Jean-Yves Blay "Les enjeux de la lutte contre les inégalités face au cancer sont immenses mais le modèle des CLCC comme le Centre Léon Bérard peut être l'une des solutions" l'interview de Jean-Yves Blay 2026-02-03T11:41:13+01:00 2026-02-03T15:50:22+01:00 /sites/default/files/2026-02/jean-yves-blay-centre-leon-berard-web.jpg

Quelles sont selon vous les grandes actions à mener contre le cancer, au niveau mondial, ces prochaines années ?

 

Au niveau mondial, de nombreuses actions vont devoir être menées. 

Il y a notamment la question de la formation de nos soignants et de nos médecins, que l’on imagine parfois comme une problématique française. En réalité, l’OMS a identifié qu’il va manquer, dès 2030, pas moins de 11 millions de soignants et de médecins dans le monde. On comprend là qu’il s’agit d’un projet pour l’ensemble de la planète et que nous avons déjà du retard. 

L’autre sujet c’est bien évidemment la prévention contre les cancers : toujours d’après l’OMS, c’est une augmentation de près de 77% des cancers qui va se poursuivre ces prochaines années tout autour du globe. C’est donc le fait d’éviter de nouveaux cas de cancers qui va permettre de soigner plus de personnes. Concrètement, cela veut dire travailler sur les facteurs de risques évitables, donc le tabac, l’obésité, la sédentarité, l’alcool. Tout doit être absolument minimisé, voire absolument proscrit concernant le tabac, si l’on veut éviter une explosion des cas de cancers. 

Mais les disparités vont se creuser entre les pays. Il y a aujourd’hui un vrai progrès avec des outils technologiques qui se déploient, d’immenses innovations mais on va observer et on observe déjà de grandes disparités sur la qualité et la vitesse d’accès aux systèmes de santé, même dans des pays bien structurés comme la France ou les pays européens. 

Le grand sujet reste aussi la prise en charge à long terme des patients guéris : on parle alors de prévention tertiaire. L’objectif est d’éviter au maximum les rechutes et les seconds cancers. Un accompagnement de plus en plus personnalisé va être indispensable à mettre en place et est déjà parti pour être mis en place.

Et pour la France, pensez-vous à des actions spécifiques pour la lutte contre le cancer ces prochaines années ?

 

Cette vision globale s’applique aussi à la France bien sûr, mais je pense également à un autre aspect. Selon moi, nous avons plus que jamais besoin de mesures de centralisation pour des cancers rares ou compliqués, comme les tumeurs cérébrales, les sarcomes, les cancers de l’ovaire. Ces cancers ont besoin d’être pris en charge par des centres qui ne font que cela pour avoir accès à une forte expertise : c’est le gage d’un meilleur taux de guérison. 

Et si l’on revient sur la prévention, qui reste pour moi un sujet prégnant pour la lutte contre le cancer ces prochaines années, la France possède une spécificité dont on peut ne pas être fier : son taux faible de vaccination. Je pense tout particulièrement bien sûr à la vaccination HPV, où notre couverture vaccinale reste vraiment en retard par rapport à nos voisins australiens ou néo-zélandais mais qui permettrait d’enrayer l’épidémie de cancers du col de l’utérus, cancers de l’anus ou cancers ORL en lien avec les HPV

C’est d’ailleurs le même phénomène pour la prévention secondaire et les programmes de dépistages obligatoires et gratuits, comme le dépistage du cancer du sein et le dépistage du cancer colorectal, où, concernant ce dernier, ce sont moins de 40% des français qui participent au dépistage. C’est vraiment dommageable quand on sait (et que l’on répète) que plus un cancer est dépisté tôt, plus les chances de guérison sont importantes.

Selon moi, nous avons plus que jamais besoin de mesures de centralisation pour des cancers rares ou compliqués, comme les tumeurs cérébrales, les sarcomes, les cancers de l’ovaire.

Ces cancers ont besoin d’être pris en charge par des centres qui ne font que cela pour avoir accès à une forte expertise : c’est le gage d’un meilleur taux de guérison.

En 2050, ce sont près de 35 millions de nouveaux cas de cancers de le monde qui seraient à déplorer (contre 20 millions de cas estimés en 2022) et les pays pauvres (Low Income Countries) subiront non seulement la plus importante augmentation des cas mais également la plus importante mortalité : comment réagir face à cela, quelles solutions sont à notre portée ? 

 

On a évidemment aucune baguette magique mais tout ce que l’on vient d’évoquer s’applique aussi. Il faut par exemple que ces pays forment plus de médecins et que l’on évite les appels d’air qui font partir ces professionnels médicaux et soignants vers d’autres pays, comme c’est le cas aujourd’hui. C’est notre responsabilité en France, en Europe, de former plus de médecins pour ne pas faire partir les médecins de pays moins développés ailleurs et ainsi laisser ces pays, qui ont investis dans de la formation médicale, sans solution pérenne. 

La prévention est aussi un problème global, je pense au tabac par exemple, dont la consommation augmente dans les pays pauvres et qui fait des dégâts considérables. Il y a des choses élémentaires qui peuvent être faites, malgré que les moyens financiers soient moins importants dans ces pays à indice de développement plus faible. Citons par exemple le cancer du col de l’utérus ou le cancer du sein où l’on peut, avec le vaccin pour le premier, et des traitements parfois assez simple pour le second, guérir beaucoup plus de personnes.

Et face aux disparités entre les pays européens, a-t-on des solutions ?

 

Effectivement, il est important de noter qu’il n’est pas nécessaire d’aller très loin pour observer d’importantes disparités. En Roumanie par exemple, le cancer entraine 48% de mortalité supplémentaire que la moyenne des pays européens, tout particulièrement pour le cancer du côlon. Il y a plusieurs programmes européens qui sont destinés à combler ces différences et notamment l’installation du modèle du Centre de Lutte contre le Cancer dans des pays qui n’en ont pas encore. Ce modèle, comme le Centre Léon Bérard et les autres hôpitaux de la fédération Unicancer, c’est le gage d’un hôpital ultra spécialisé en cancérologie qui fonctionne extrêmement bien car les équipes ne font que ça et connaissent donc sur le bout des doigts les dernières innovations. Les enjeux de la lutte contre les inégalités face au cancer sont immenses mais le modèle des CLCC comme le Centre Léon Bérard peut être l'une des solutions.

Le thème de la journée mondiale du 4 février au sein de l’UICC (Union for International Cancer Control) est « unis par l’unique » : pouvez vous nous en dire plus ?

 

L’idée de fond c’est que chacun d’entre nous possède ses propres caractéristiques et doit donc bénéficier d’un traitement personnalisé et adapté, c’est une évidence

Mais il faut élargir la focale : ce sont non seulement les caractéristiques de l’individu mais également la maladie dans toutes ses dimensions. C’est donc un point de vue autant biologique que sociologique.

Le traitement personnalisé ou la médecine personnalisée en revanche, c’est plus facile à dire qu’à faire car au-delà des outils que l’on a à disposition pour les diagnostics (comme l’analyse génomique) et les traitements à notre portée, malheureusement tout n’est pas disponible de manière équitable sur le territoire. 

En 2026, nous avons une bonne idée des facteurs de risque généraux face au cancer pour une population, comme le tabac, l’alcool, la sédentarité… Mais nous sommes moins armés pour la personnalisation de la prévention et du traitement concernant la maladie elle-même, en tout cas nous disposons, à l’échelle mondiale, de beaucoup moins d’équité

Je rajoute également que la personnalisation des traitements, c’est aussi un cout non négligeable et donc des traitements de plus en plus chers, ce qui en fait un écueil qui là encore, entraine de nombreuses disparités. 

Enfin plus largement, l’accompagnement personnalisé des patients est un sujet central pour nous et que nous prenons en compte dans les Centre de Lutte Contre le Cancer comme le Centre Léon Bérard depuis de nombreuses années. Ce sont des facteurs de risques parfois de mauvaise adhésion aux traitements par nos patients et prendre en compte les problématiques de vie sociale, de vie familiale, de douleur, de santé mentale c’est ce qui permet également de s’adapter à l’ensemble des besoins des personnes que nous prenons en charge. Là encore, les disparités sont immenses entre les hôpitaux et les pays et c’est un autre combat à mener pour les prochaines années.