Recherche en cancérologie pédiatrique : " Il y a eu une vraie prise de conscience de la communauté scientifique pour sauver plus d'enfants "

recherche contre les cancer de l'enfant

A l'occasion de Septembre en Or, le mois dédié aux cancers des enfants, nous sommes allés à la rencontre de Marie Castets, chercheuse spécialisée sur le sujet.

Bonjour Marie, vous êtes chercheuse en cancérologie sur le campus du Centre Léon Bérard, pouvez-vous nous expliquer plus précisément les projets sur lesquels vous travaillez ?

 

Marie Castets : je suis chercheuse à l’Inserm et co-responsable de l’équipe " Mort cellulaire et cancers pédiatriques " avec le Pr Jean-Yves Blay depuis 2016 et responsable du réseau national de recherche fondamentale en cancérologie pédiatrique, React-4kids, qui réunit l’ensemble des chercheurs impliqués dans ce champs disciplinaire en France. Notre objectif est de favoriser une collaboration plus efficacement,  mettre en place des dispositifs mutualisés à l’échelle de toute la communauté scientifique, pour in fine faire avancer plus vite la recherche.

  • Quelques chiffres sur les cancers des enfants
    • 1 enfant sur 440

      1 enfant sur 440 sera atteint d’un cancer avant ses 15 ans

    • 2500 nouveaux cas par an

      Chaque année 2500 nouveaux cas par an de cancer chez les enfants

    • Plus de 60 cancers différents

      touchent les enfants et les adolescents

Pouvez-vous nous expliquer les grandes spécificités des cancers pédiatriques ?

 

Marie Castets : Pendant longtemps, on a cru qu’il suffirait simplement de transposer les découvertes faites chez les adultes auprès des enfants pour arriver à les soigner. Malheureusement, les chiffres de guérison prouvent que cela ne suffit pas puisqu’un enfant sur cinq ne pourra être guéri de son cancer.

Il faut comprendre que les cancers que les enfants développent sont différents : il n’y a pas chez l’enfant de cancer du poumon, du côlon, du sein ou de la prostate. On a également très peu de carcinomes.

En revanche, on a des types de cancers que l’on dit « dérivés d’anomalies du développement embryonnaire » comme les néphroblastomes ou les neuroblastomes par exemple.

On pense donc que des anomalies du développement pourraient expliquer la survenue de cancers pédiatriques. Il faut savoir également que les cancers des enfants ont des spécificités moléculaires et génétiques.

Ainsi, chez les adultes, la plupart des cancers résultent de l’accumulation d’anomalies génétiques au fil des années tandis que chez l’enfant, le génome de la tumeur a subi moins ou très peu de mutations. 

 

 

 

Quelles sont les grandes pistes actuelles de recherche en cancérologie pédiatrique ?

 

Marie Castets : Je pourrais résumer en vous disant qu’il y a 3 grandes pistes de recherche qui nous donnent beaucoup d’espoirs.

D’abord tout ce qui concerne les anomalies développementales et les thérapies qui vont venir cibler les processus de développement cellulaire dans les cancers pédiatriques. Ce que l’on sait, c’est qu’au cours du développement embryonnaire, il y a des phases de multiplications cellulaires, de migrations cellulaires, d’inhibition de la mort cellulaire, ce qui permet le développement des organes et de l’organisme. Nous pensons depuis quelques années que les cancers de l’enfant pourraient résulter d’un détournement de ces processus ou de la persistance de ces processus dans une ou plusieurs cellules. Normalement, dans le cycle de vie logique des cellules, ces dernières arrêtent de migrer, de se développer et finissent par mourir. Toutefois, ce processus pourrait être altéré dans les cancers de l’enfant. La recherche va alors tenter de comprendre ces anomalies développementales pour proposer des traitements permettant d’inhiber ces processus. Cette piste de recherche est extrêmement prometteuse.

Une autre piste de recherche est liée à l’épigénétique. On sait maintenant qu’il y a des mutations dans l’ADN et le génome qui peuvent être à l’origine de tumeurs mais ce dont on s’est rendu compte c’est que des modifications de la structure, de l’organisation même de l’ADN, peuvent aussi être à l’origine de tumeurs parce que ces modifications vont conduire à l’expression de gènes qui ne devraient pas s’exprimer normalement. Nous recherchons et nous développons alors des molécules qui vont venir agir sur ces modifications de structuration et c’est également une piste porteuse d’espoirs.

 

Enfin, un autre grand champs de recherche dont je pourrais vous parler est lié aux immunothérapies dédiées aux enfants. Au départ, nous avons pensé comme pour d’autres traitements qu’il suffisait de donner aux enfants les immunothérapies qui fonctionnaient chez les adultes mais cela n’a pas très bien fonctionné. Cela peut s’expliquer par le fait que le système immunitaire des enfants est très différent de celui des adultes, c’est un système immunitaire que l’on peut qualifier d’immature, car en pleine construction. Avec une meilleure compréhension des particularités du système immunitaire des enfants, on va pouvoir développer des immunothérapies plus adaptées et donc booster les avancées thérapeutiques.

 

Certains ont le sentiment que la recherche en cancérologie pédiatrique avance moins vite que pour les adultes : que pouvez-vous répondre ?

 

Marie Castets : Il faut se replacer dans un contexte plus ancien : dans les années 70, avec les premières chimiothérapies, on a rapidement réussi à guérir 60 à 70 % des enfants, des chiffres bien plus importants que pour les adultes. Il est important de noter également que les cancers des enfants restent des maladies rares, à l'échelle de la recherche, touchant cependant 2 500 enfants par an (chez les adultes, il y a plus de 380 000 nouveaux cas par an en France).

La combinaison des deux a fait que, mécaniquement, l’intérêt des chercheurs s’est porté vers des cancers de mauvais pronostics qui touchaient de nombreux patients et pour lesquels nous n’avions aucune solution thérapeutique. Dans ce contexte, les chercheurs se sont tournés vers des cancers touchant les adultes, les recherches étant plus faciles à mettre en oeuvre, en pensant que les découvertes allaient logiquement bénéficier également aux enfants.

On sait depuis une dizaine d’années que ce n’est pas le cas et une prise de conscience des chercheurs s’est alors enclenchée. Depuis 5 à 10 ans, il y a une mobilisation forte de la communauté scientifique et tout particulièrement en recherche fondamentale, qui se reflète notamment dans l’émergence du réseau national React-4kids et la mise en place d’équipes de recherche dédiées qui s’emparent de ce sujet et mettent en place des programmes de recherche sur les cancers pédiatriques.

Je crois que nous sommes vraiment dans une phase d'essor de la recherche sur les cancers de l'enfant, grâce à la mobilisation des associations et des chercheurs et de fonds aujourd’hui alloués spécifiquement à la recherche en oncologie pédiatrique.

Chez les enfants, nous sommes dans une logique de soigner plus mais également de soigner mieux. Pour soigner plus, il faut trouver des thérapies plus efficaces qui vont venir guérir les enfants que nous n’arrivons pas à guérir pour le moment et pour soigner mieux il faut des thérapies ciblées. C’est l’enjeu principal en pédiatrie.

Nos équipes se concentrent sur l’identification de thérapies ciblées qui vont venir précisément toucher un mécanisme spécifique aux cellules tumorales de façon à épargner les enfants des effets toxiques des chimiothérapies actuelles, qui ont un spectre plus large et peuvent avoir des effets délétères.

 

recherche fondamentale en cancérologie pédiatrique laboratoire
recherche fondamentale en cancérologie pédiatrique laboratoire
recherche fondamentale en cancérologie pédiatrique laboratoire

 

L’IHOPe est un service de pédiatrie qui se situe au Centre Léon Bérard et prend en charge des enfants et des adolescents atteints de cancer : quels sont les atouts de cette structure selon vous ?

 

Marie Castets : L'un des principaux atouts de l’IHOPe, c’est d’avoir une équipe médicale dont les cancérologues pédiatres sont intégrés voire pilotent des réseaux nationaux et internationaux sur les cancers de l’enfant, ce qui permet aux enfants de bénéficier des meilleurs protocoles. Mais également l’IHOPe a un fonctionnement où les médecins sont complètement intégrés dans la recherche : deux pédiatres sont par exemple membre de mon équipe de recherche ce qui permet de créer un vrai continuum entre les observations réalisées chez les patients et notre travail de laboratoire.